Comment reconnaître une vraie veuve ?

Dans plusieurs pays du monde, le veuvage est un état que l’on aime (ou que l’on veut) marquer par de nombreux signes. Il est fréquent d’apercevoir dans nos rues des femmes vêtues de couleurs particulières. Au Cameroun, les couleurs bleu et blanc sont celles que les veuves arborent souvent fièrement, souvent par peur du « qu’en dira-t-on ». Eh oui ! « Que va dire ma belle-famille si je ne porte pas le blanc de mon mari ? », me demandait encore une amie dont le mari est décédé à l’âge de 34 ans. Une jeune femme de 31 ans, pleine de vie et obligée d’arborer que du blanc pendant un temps relativement long qui est censé représenter le temps de faire le deuil de l’être cher.

On a d’un côté les femmes dites évoluées, qui suivent l’exemple des femmes occidentales (c’est elles qui le disent). Elles disent aussi qu’elles n’ont besoin de personne à qui dire qu’elles souffrent autant que les autres. Elles disent surtout qu’elles sont des veuves libérées, car elles ne font pas semblant. Elles vivent leur chagrin comme ça vient. On a d’un autre côté les femmes qui respectent les lois sociales et s’habillent fièrement de bleu ou de blanc (c’est au choix) pour crier à tout le monde qu’elles viennent de perdre l’homme aimé. Ce sont des vraies veuves, celles qui, selon nos appréhensions, ont encore la force de respecter la dépouille de leurs maris.

Une vraie veuve  pleure en se roulant par terre

A la mort du mari, la veuve se doit d’offrir en spectacle dans la démonstration de son chagrin. C’est elle qui donne le pouls du deuil. Elle rythme les pleurs de toutes les personnes touchées de très près par la mort du mari. Elle doit pleurer à chaudes larmes et se rouler par terre. Elle doit pleurer de plus belle chaque fois qu’elle voit se pointer des personnes très proches, surtout sa belle-famille. Ainsi, elle envoie la preuve qu’elle aimait sincèrement son époux. On peut le vérifier lors des levées de corps, des veuves qui veulent se jeter sur le corps de leurs maris et le déchiqueter de colère, au sens littéral hein. De plus, et c’est crucial pour faire passer le message, la veuve doit s’asseoir à même le sol jusqu’à l’enterrement de son mari, et souvent plus. Elle ne doit pas changer de vêtement pendant la même période. Elle ne doit pas se laver, ni se déplacer à souhait. Elle s’assied sagement dans un coin du salon et rythme les pleurs. Bon, il faut reconnaître que ces rituels sont moins difficiles à respecter que ceux d’ailleurs. C’est pas comme le Sati pratiqué autrefois chez les hindous de l’Inde. Bref, il faut les respecter si on ne veut pas être taxée de fausse veuve.

Une vraie veuve ne s’occupe pas du sort des biens du couple

La veuve ne doit pas se soucier du sort des biens de son défunt mari. Polygamie ou monogamie, communauté ou séparation des biens, à la mort du mari, tout cela ne doit plus avoir d’importance. La veuve doit restée concentrée sur les pleurs et laisser les questions d’héritage entre les mains de sa belle-famille. Cette dernière décide pour elle comme elle le fait pour les enfants du défunt. La vraie veuve n’aura jamais le courage de solliciter la dissolution de la communauté l’ayant lié à son mari pendant leur mariage. Le sort de tous les biens du couple est remis entre les mains de la belle-famille. Celle-ci se réunit en conseil de famille et désigne les héritiers du défunt, en l’absence de la (des) veuve(s). Dans la plupart des cas donc, le procès-verbal de conseil de famille est soumis au tribunal pour homologation, comme étant la volonté de toute la famille, y compris la veuve car on lui fait apposer sa signature sur le document. C’est ainsi que mon amie de 31 ans s’était retrouvée à la mort de son mari entrain de signer un procès verbal de conseil de famille où il était mentionné que son époux a laissé 2 veuves et 10 enfants, que ceux-ci sont tous cohéritiers de leur père, et que les veuves sont usufruitières de la succession. Ce qui signifie en français d’une mère au foyer que les veuves perçoivent les loyers des maisons laissées par leur mari…..

Mon amie était en réalité la seule épouse de son mari et ils ont eu 4 enfants. Ce qui s’est passé, et ça se passe ainsi lors de ces conseils de famille, c’est que sa belle-famille savait que son défunt mari avait une résidence secondaire et une seconde femme avec qui il a eu 6 enfants.

La vraie veuve accepte les choses telles qu’on les lui présente et ne saisit pas la justice pour réclamer ses droits. D’ailleurs, mon amie était mère au foyer. Allait-elle scier une branche à laquelle elle était suspendue?

Une vraie veuve se soumet volontiers aux rites de veuvage

La femme mariée est considérée comme la propriété de la belle-famille.  A la mort du mari, elle doit subir des rites pour lui permettre de demeurer l’épouse de sa belle-famille. Dans le village Bamena dont je suis originaire, dans l’Ouest Cameroun, elle doit subir le rite du lavage. Amenée dans une rivière dans le village, debout les jambes écartées, elle doit tenir une poule qu’elle jette dans l’eau devant elle, dans l’espoir que la bête nage et vienne passer entre ses jambes. Si c’est le cas, on conclut que la veuve est lavée de tout soupçon et qu’elle peut avoir un autre mari parmi les frères du défunt. On dit alors que son beau frère l’a « lavée ». Dans le cas contraire, elle est répudiée, à défaut d’être lapidée comme c’était le cas auparavant. Une femme qui veut refaire sa vie ailleurs peut très bien se dire qu’elle n’a pas besoin d’un tel rite et qu’elle n’a rien à prouver. Cependant, je suis toujours ébahie par le nombre de femmes qui demandent elles-même à prouver leur innocence dans la mort de leurs maris. Je parle ici de mort mystique bien sûr, parce qu’on meurt toujours pour une raison surnaturelle.

Les mères au foyer acceptent volontiers cette façon de pratiquer le lévirat car c’est un moyen sûr de continuer  d’élever leurs enfants. Certaines ont même déjà, du vivant de leurs maris, leur préférence parmi les frères de celui-ci. Je les entends dire souvent dans leurs kongossas : «ma copine, mon beau-frère ci est gentil jusqu’àààààà. Au nom de Dieu, à la mort de mon mari, c’est lui qui va me « laver »».

Une vraie veuve  porte du bleu ou du blanc

Le jour de la levée de corps du mari, la veuve est vêtue de blanc par la belle-famille. Il faut absolument qu’elle soit reconnaissable parmi toutes les conquêtes de l’homme d’autrui. «Voilà la veuve», dit-on dès qu’on l’aperçoit. «Elle ne pleure même pas hein», disent certains. Pourquoi en fait le choix du blanc?  Primo, il faut marquer le choc émotionnel par cette couleur vive. Secundo, il faut qu’on voit que le vêtement se salit car la vraie veuve va forcément se rouler par terre. Elle arbore cette couleur jusqu’à l’enterrement. Après, elle continue de se vêtir de cette couleur spécifique pendant une période déterminée par la belle-famille, période jugée suffisante pour faire le deuil de son mari. Cependant, la veuve qui ne se sent pas capable d’entretenir une couleur aussi difficile peut se vêtir de bleu. A la fin de cette période de deuil qui peut dépasser un an, on organise une cérémonie pour annoncer à toutes les connaissances qu’on cesse de porter du bleu ou du blanc.

Par ailleurs, une veuve ne doit surtout pas se vêtir de pantalons. C’est un affront à la mémoire de son mari. C’est dire : «je suis libre et à nouveau sur le marché». Pas la peine d’ailleurs. La vraie veuve est déjà l’épouse du frère choisi pour elle. Attention, il ne s’agit pas de célébrer une autre union civile avec le beau-frère hein. On considère seulement que c’est une suite, relativement à la dot versée par le mari défunt lors du mariage. Autrement dit, doter une femme équivaut pour sa belle-famille à l’avoir pour toujours.

Une vraie veuve ne sera jamais suspectée d’avoir « tué » son mari pour devenir une veuve joyeuse

Etant donné qu’on meurt généralement pour une raison mystique, la veuve est toujours la première  suspecte de la mort de son mari. En fonction de son comportement du vivant de celui-ci et après sa mort, la belle-famille peut la « récompenser » par un « lavage » par un frère du défunt. Une amie dès la mort de son mari s’était précipitée dans leur demeure de Kye-Ossi, dans le Sud Cameroun, pour récupérer les titres fonciers de tous les immeubles du couple. Du coup, sa belle-famille a tenté de la forcer à manger le corps de son mari, au sens littéral. Il a fallu une intervention de la police pour la sécuriser pendant toute la cérémonie d’enterrement. Elle a fait le choix de vivre avec l’étiquette de « veuve joyeuse ». Des cas comme celui-ci sont très nombreux.

Pour une mère au foyer par contre, il est crucial de toujours respecter la belle-famille. Dans ses calculs, elle se demande toujours : «qui d’autre va accepter de s’occuper de mes enfants?».

Ahhhh, nos chers veuves, on a fini par leur consacrer une journée internationale (le 23 juin), sans doute pour magnifier tous ces calculs qui filent la migraine.

 

3 Commentaires

  1. 🙂 Hey bah! Déjà que l’on doit survivre à l’épreuve de la mort du mari, il faut encore « vivre » tout cela… et il y a plus de personnes qui suivent le veuvage traditionnel ou le le veuvage « joyeux »?
    Je sais qu’avant dans certaines régions de mon pays, Madagascar, les femmes ne se coupaient ni ne lavaient ni ne se brossaient les cheveux pendant l’année de deuil…je ne sais pas si ça se fait encore, mais par contre la couleur du deuil c’est le blanc ou le noir!

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