Témoignage d’un séjour à l’hôpital (2) : mes rencontres avec la mort

C’est bien connu ! L’hôpital est le lieu le plus indiqué si on veut comprendre tous les malheurs du monde. Tous les hasards et barbaries de la terre viennent y échouer. D’un côté, on sauve le coup et on redonne la vie. D’un autre côté, on constate la mort et la vie n’est plus. Mon séjour dans un de nos hôpitaux pendant que je donnais la vie m’a permis d’en apprendre plus sur la vie et la mort.

Je me remets peu à peu de 24 heures d’immobilisation après une césarienne réussie. L’infirmier major m’informe que je dois me lever et faire quelques pas. Je ne savais pas que c’était possible après seulement 24 heures. J’ai cette grande entaille sur le bas du ventre qui me fait un mal de chien, mais si je veux me remettre plus vite, je dois suivre les conseils des infirmiers. Le corps baissé par crainte de faire saigner mon pansement, j’avance doucement dans les couloirs du service de chirurgie. Des gens s’affairent çà et là, chacun son souci. Je grimace de douleur. Cependant, mes oreilles sont attentives aux problèmes des autres. Ils m’ont tout de suite l’air plus difficiles à surmonter que les miens. Comme je devais faire de tels petits pas dans le couloir régulièrement, je décidai d’en revenir à chaque fois avec quelque chose à raconter dans mes écrits.

Une jeune femme meurt en donnant la vie

J’ai fait la connaissance de cette femme à la maternité le jour où j’y ai été admise. Elle avait les contractions depuis 24 heures. Le col de l’utérus était complètement dilaté, mais le bébé ne venait pas. J’entendais l’infirmière lui dire que le bébé était en souffrance. Le médecin était venu lui expliquer quelques heures avant mon arrivée qu’elle ne pouvait pas donner naissance par voie basse. C’était un cas de disproportion céphalopelvienne comme le mien. En bref, le verdict du médecin était clair : la tête du bébé étant plus grosse que le bassin osseux, une césarienne devait être pratiquée sans plus attendre.

Cette femme de 34 ans, déjà mère de 4 enfants, avait refusé d’envisager la césarienne (c’est pourquoi je l’avais trouvée en souffrance à mon arrivée à l’hôpital). Elle ne comprenait pas comment elle avait pu accoucher « normalement » quatre fois de suite, et qu’on lui dise cette fois-ci qu’elle devait être opérée. Je me souviens l’avoir entendu dire à mon égard, alors que je me dirigeais vers le bloc opératoire : «elle vient d’arriver avec ses petites douleurs (j’étais en travail depuis 6 heures de temps seulement) et elle accepte de se faire opérer ? Moi je préfère mourir plutôt que d’accepter l’opération, parce-que les sorciers de mon village me guettent pour m’achever sur la table d’opération. Jamais !»

J’arpentais donc tout doucement les couloirs de la chirurgie lorsque subitement des femmes se mirent à pleurer et se roulèrent par terre. «C’est fini ohhh ! C’est fini ! Ils l’ont eue. Ils l’ont achevée», disaient-elles en pleurant. Des bouches murmuraient déjà ce qui était arrivé à la dame qu’on pleurait. «C’est une dame qui est morte sur la table d’opération», entendis-je près de moi. Qu’a-t-il bien pu lui arriver ? L’infirmier major m’expliqua alors qu’il s’agissait de la dame qui refusait depuis 48 heures de subir une césarienne. Les contractions, de plus en plus douloureuses, doublées de la tension en nette augmentation, ont provoqué une crise d’éclampsie. Les médecins ont dû alors préparer le bloc pour extraire le bébé. La mère est malheureusement décédée dès l’entrée dans la salle qui lui faisait si peur. La mort de cette femme m’a fait réaliser à quel point la frontière entre la vie et la mort est mince et comment prendre une décision utile à temps peut sauver une vie.

Un enfant meurt étouffé par un aliment

L’hôpital était calme cet après-midi là. Trois jours que j’avais subi ma césarienne et j’avais désormais assez de force pour me balader jusqu’au service de pédiatrie situé à quelques mètres de l’entrée de l’hôpital. Tandis que je raccompagnais une amie jusqu’au portail de l’hôpital, une voiture se gara brusquement et une femme en sortit avec un enfant d’environ 10 mois dans les bras. Elle s’écriait de toutes ses forces : « sauvez mon enfant, s’il vous plait ! Il s’étouffe. » Une infirmière du service des urgences lui prit l’enfant dans les bras en lui demandant si elle savait ce qui l’étouffait ainsi. La dame jura que non. L’infirmière s’affaira à lui sauver la vie, en lui introduisant une sonde, je crois, dans la gorge. L’enfant vomit du coup quelque chose de pâteux et d’une blancheur étonnante. A la vue du vomis, la mère se souvînt que son fils jouait près d’une cuvette pleine de farine de manioc.

Vous vous souvenez peut-être que j’ai récemment publié un billet Journal d’une mère au foyer, dans lequel je vous parlais de cette manie que nous avons de tout laisser traîner, au détriment de la santé et de la sécurité des plus petits, qui testent tout avec leur bouche. Eh bien, cette maman là faisait partie de ces femmes qui laissent tout traîner, y compris des aliments solides comme la farine de manioc. C’est une farine obtenue à base de tubercules de manioc trempés, découpés en petits morceaux et séchés, avant d’être écrasée. Elle est conservée de préférence en morceaux, qu’on écrase le jour où on veut la cuisiner. Ces petits morceaux séchés présentent un degré de dangerosité avancé pour un bébé. La maman l’a appris à ses dépens ce jour-là. Son fils finit par mourir étouffé.

Là je dois avouer que cette mort ci m’a fait plus de peine que la première. L’événement m’a poussé à me terrer dans la salle d’hospitalisation pour le reste de la journée et de mon séjour.

Une femme qui meurt de suffocation

Lors de ce riche séjour, je suis allée de rencontres en rencontres. Arrive le 5ème jour, il est prévu que je regagne la maison mais je tombe encore nez à nez avec la mort. Mince ! Lorsque je suis sur le point de passer le portail de l’hôpital, je vois deux gaillards qui portent une dame visiblement inconsciente. « Elle s’est évanouie dans sa boutique. Elle s’est évanouie, je vous dis. Elle ne respire plus. » L’un des hommes qui la portaient était nettement plus affolé que l’autre. C’est lui qui criait ainsi pour ameuter les infirmières qui avaient pris leur pose. Il était 13 heures et 30 minutes. Je me demande encore aujourd’hui comment les infirmières d’un service d’urgences peuvent prendre leurs poses toutes au même moment.

L’homme criait donc si fort qu’un infirmier sorti de nulle part vint s’enquérir de ce que la dame avait. Il comprit que c’était grave. Je le sus parce qu’il fronça le visage. La dame fut transportée dans la salle des urgences proprement dite. L’infirmier sortit 5 minutes après pour annoncer sa mort aux hommes qui l’avaient emmenée. Pendant qu’ils laissaient éclater leur peine, je m’attelais à glaner des informations sur les causes de sa mort. Il fallait vraiment que j’en ai plus à vous raconter.

La dame était propriétaire d’une cafétéria en face de l’hôpital. Très bon emplacement pour ce business. Un achalandage important, des malades, mais aussi une grande clientèle de médecins, infirmiers, sages-femmes… La dame faisait aussi restaurant l’après-midi. Elle travaillait ainsi depuis une dizaine d’années. Dix ans au contact de la chaleur. Elle avait été cambriolée par des hors la loi sans scrupule quelques semaines avant sa mort, cela l’avait décidée à sceller la fenêtre par laquelle ils étaient passés pour pénétrer dans la boutique. En le faisant (et sans le savoir), elle empêchait ainsi l’air de sa boutique habituellement très chaude de se renouveler à souhait. Le jour de sa mort, le soleil était très chaud. Elle a fini par s’évanouir dans sa boutique où elle fut découverte par un client venant se régaler devant un plat de Bongo Tchobi.

J’en avais assez entendu. Je montai finalement à bord du taxi que j’avais appelé et qui commençait à s’impatienter.

Prendre les bonnes décisions, avoir les bons gestes, c’est crucial.

Des rencontres avec la mort, j’en ai eues lors de ce séjour pendant lequel j’ai donné la vie. La vie est ainsi faite. Il y a la vie et il y a la mort.

 

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