Journal d’une mère au foyer

Je sens que j’aurais du commencer par là. Quoi de mieux décrire la journée-type d’une mère au foyer pour commencer un blog qui lui est consacré ?

Je ne sais pas ce qu’il en est pour les mères à l’étranger, mais je sais d’expérience qu’une mère au foyer chez nous ne tient pas de journal. Pour la plupart, elles sont trop épuisées pour le faire. Certaines ne sauraient même pas le faire car elles n’ont pas les outils nécessaires. Elles n’écrivent aucune des langues qu’elles parlent : ni la langue de leurs ancêtres, ni la langue des Blancs. Mais si elles le faisaient, elles noteraient dans le journal, comme tout le monde, ce qu’elles font de leurs journées.

Toutes les phrases d’un journal intime commencent par le mot « aujourd’hui », je crois. Voici à quoi ressemblerait celui d’une mère au foyer qui a eu la chance de passer le cours moyen de 1ère année. Elle y marquerait les moments phares de sa journée.

Aujourd’hui, j’ai encore été violée par mon mari

Les hommes, de retour à la maison, se couchent très tôt, dorment profondément. Ils se réveillent aussi généralement vers 4 heures 30, pris par une violente sensation de fraîcheur qui a le don de les exciter. La femme, quand à elle, se couche plus tard. Cependant, elle est sollicitée par son époux à 4 h 30 du matin pour une partie de jambe en l’air. Trop fatiguée, car n’ayant pas assez dormi, elle est toujours tentée de refuser. Cependant, c’est sans compter sur la robustesse et la pugnacité d’un homme excité. Et hop, un autre viol à mentionner dans le journal intime.

Aujourd’hui, je me suis encore chamaillée avec mon mari à cause de la ration alimentaire

Après avoir fait usage de sa force, le gars lui jette ses 1350 FCFA et lui précise que c’est pour 2 jours, hein. Et re-chamaillerie, re-insultes à gogo, tous les mots possibles, afin qu’il passe la pire journée de sa vie. Elle le maudit et finit en pleurs, comme d’habitude. Mais, elle n’a aucun autre choix : elle a des enfants à nourrir et aucune autre source de revenus. Elle est obligée de les prendre, les 1350 FCFA. Au cas où ça ne suffirait pas, elle peut compter sur autre chose ou quelqu’un d’autre. C’est à chacune de voir.

Aujourd’hui, j’ai encore volé l’oignon au marché

Certaines mères au foyer finissent par se convaincre qu’elles n’ont pas d’autre choix. C’est hallucinant, le nombre de femmes qui se font huer dans les marchés. La kleptomanie n’est pas l’apanage des mères au foyer, mais ces dernières croient avoir des raisons de s’y adonner. D’ailleurs, qui dit que le fait de voler un oignon (qui coûte en moyenne 50 FCFA) au marché relève de la kleptomanie ? J’en ai marre de l’entendre. Le kleptomane subtilise inconsciemment des objets de moindre valeur, des objets qu’il peut s’offrir par lui-même. Les mères au foyer, elles, subtilisent consciemment l’oignon parce que les 1350 FCFA dont elles disposaient ont déjà servi à acheter les autres ingrédients de son repas.

Le soir au coucher, une mère au foyer qui tient un journal intime noterait qu’elle a encore du voler quelque chose, mais demanderait à Dieu de l’aider à mieux faire avec ce qu’elle a. Mama, qui dit qu’il faut à tout prix de l’oignon dans la soupe?

Aujourd’hui, un gars m’a extorqué 10 000 FCFA

Voilà! Elles se disent obligées de voler l’oignon. Cependant, elles donnent volontairement de l’argent aux bons parleurs qu’elles rencontrent sur la route. « Madame, vous avez marché sur du poison. Vous avez besoin d’être lavée et détoxifiée. Je vois que vous n’avez pas assez d’argent. Je vous prendrai juste 15000 FCFA pour le faire. Il en va de votre vie. » Le gars le dit avec tellement de cérémonie et de conviction qu’elle négocie à 10 000 FCFA, revient chercher l’argent sous le matelas, va lui remettre et attend qu’il aille chercher les produits pour la détoxifier. La mère au foyer, prise au piège, s’en rend compte quelques heures après car elle ne le revoit plus. Les escrocs de nos dames utilisent de nombreuses techniques tout aussi différentes qu’efficaces. Malheureusement, certaines dames se font avoir plusieurs fois.

Aujourd’hui, j’ai accidentellement versé de l’eau chaude sur ma fille

Après une matinée tendue à cause de la perte de ses 10 000 francs, elle manque de concentration et oublie que sa fille de 10 mois la suit partout dans la maison. Pour finir, l’eau chaude qui était destinée à la casserole de réserve se retrouve sur la tête de la pauvre petite. Et hop, au dispensaire du quartier.

Les accidents de maison sont très nombreux dans notre environnement. Nos maisons ne sont pas construites avec des dispositifs anti-accidents comme chez les Blancs. Nous, on construit seulement wassa wassa. On laisse tout traîner : de l’eau chaude à l’huile chaude, en passant par les produits ménagers, des petits objets et aliments solides, le pétrole, le gasoil, le ciment, les clous, le couteau, les fourchettes, et j’en passe. Tout est mélangé chez nous. L’enfant joue avec tout à la fois. Lorsqu’un accident survient, on dit que c’est normal que l’enfant se blesse de temps en temps, que ça fait partie de son éducation. Les allées et venues à l’hôpital font partie du quotidien d’une mère. A mentionner le soir au coucher.

Aujourd’hui, j’ai encore mis trop de sel dans le repas

Si une journée commence aussi mal : viol, chamaillerie, vol d’oignon, perte de 10 000 francs, eau chaude sur bébé, c’est clair que le repas sera finalement trop salé. Et papa va râler le soir de retour du boulot, surtout lorsqu’il recevra la visite de la voisine qui vient se plaindre du mauvais comportement de sa femme.

Aujourd’hui, je me suis encore chamaillée avec une voisine

Oui oui, une mère au foyer peut être calme et très enragée quand il le faut. Il n’est surtout pas question de laisser une autre femme se mêler un peu trop de ses affaires. Si tu veux voir de quel bois elle se chauffe, rapporte ce que tu l’as vue faire quelque part. Ses petites manies, celles que tu connais, garde-les pour toi !

Aujourd’hui, mon mari s’est encore mis en colère parce qu’il a trouvé les enfants tous sales

Lui aussi, il rentre à 19 heures. C’est clair que les enfants ne seront pas encore douchés. Entre le petit séjour à l’hôpital avec la dernière, le retour au marché pour remettre 10 000 FCFA à son escroc, le temps d’être huée au marché à cause du vol d’oignon, la petite chamaillerie avec la voisine, la mère au foyer n’a pas eu le temps de les doucher. Messieurs, il faut rentrer au moins à 20 heures si vous voulez trouver vos enfants propres !

D’ailleurs, j’ai vu que chez les Blancs (je veux dire dans leurs émissions), c’est le mari qui rentre le soir doucher les enfants. Dis donc !

Aujourd’hui, Monsieur a encore refusé de manger à cause de l’excès de sel

Oui, ça arrive tout le temps que le sel déborde. C’est le stress et la pression du faire vite. Il faut être clément Monsieur !

Voilà une journée comme les autres, d’où la récurrence du « encore ». C’est ce qui arrive aux mères au foyer pratiquement chaque jour. Il y a des jours un peu plus insolites, avec plusieurs autres événements à noter.

Aujourd’hui,

j’ai reçu une visite de mon beau-frère qui me drague carrément.

J’ai revu un ancien camarade de la classe de 5ème qui m’a avoué qu’il était et est encore amoureux de moi.

Je n’ai pas pu me coiffer les cheveux comme je le souhaitais, faute de moyens suffisants. Je vais devoir encore me coltiner cette tête de vieille fille.

Je n’en ai toujours pas appris davantage sur l’actualité liée au terrorisme, comme je me l’étais promis, pour surprendre mon mari pour une fois.

J’aurai souhaité aller prendre ce pot avec le voisin pour détendre un peu mes nerfs.

J’ai reçu un coup de fil de mon père qui m’a demandé à quand le mariage, vu que je vis le « viens on reste! » depuis 14 ans.

Aujourd’hui, aujourd’hui, aujourd’hui………ouf, le sommeil…

16 Commentaires

  1. au fait,le juriste que je suis est quand même allergique à cette histoire de viol entre époux….ca ne devrait pas etre appelé viol à mon sens;car une femme ne saurait se refuser à son homme,surtout à 4h…mais cela n’engage que moi.

  2. De la première jusqu’à la dernière phrase, ma concentration sur la lecture n’a pas bougé d’un poil, tant que j’ai été accroché au contenu du billet aussi triste qu’émouvant. Un journal qui est aussi celui de beaucoup d’autres dans le monde. Le ton et l’originalité du texte sont à féliciter.

  3. Ça sent le vécu ça!
    Quoi qu’il en soit, nous les hommes ne réalisons pas toujours les difficultés d’une housewife.
    Merci pour cette piqure de rappel….

  4. J’ai eu une attention soutenue tout au long de la lecture. C’est malheureusement le vécu quotidien de la plupart des femmes aux foyers. Et je suis d’accord avec vous, c’est un viol qu’elles subissent chaque jour.

Ajouter un Commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *