Lorsque la mort du voisin nous interpelle

La mort est une chose qui nous interpelle au plus haut point. On se sent toujours meurtri après la mort d’un proche, quelqu’un qui partageait notre vie, nos moments privilégiés. Cependant, on peut se surprendre à pleurer la mort d’une personne qu’on ne portait pas spécialement dans son cœur.

Récemment, alors que je m’apprêtais à faire une lessive vieille de plusieurs jours, Nadège, ma voisine et amie,  m’annonce la mort de notre voisin Yves dit « Tintin ». Une mort qui m’aurait normalement laissée indifférente, au regard du comportement social de cet homme.

Tintin, un homme lamentablement exécrable

Yves avait été surnommé « tintin » à cause de son hyperactivité lorsqu’il était enfant, en référence au célèbre dessin animé. En grandissant, il s’est intéressé aux arts martiaux et au culturisme. Son corps sculpté par la pratique sportive lui a permis de travailler pour la mairie où il était chargé de faire déguerpir les populations installées dans des zones à risque.

Personne n’osait lui tenir tête au quartier. Il s’est alors vu surnommer le « démonteur » un jour où il avait copieusement tabassé un homme qui tournait autour de sa femme. Tout le monde l’avait mis en quarantaine, tel un malade contagieux. Une situation qui le laissait de marbre. Il traversait les rues du quartier de son enfance sans dire le moindre « bonjour » à personne.

Lorsque la mort interpelle son sujet avant de frapper

Yves a été malade pendant près de deux mois. Le premier mois, son attitude changeait et nous nous interrogions. Il s’arrêtait en passant, faisait un signe de la main, demandait des nouvelles de ceux qu’il n’avait pas vus depuis. Il parlait désormais avec une douceur surprenante et conseillait les enfants du quartier. Nous avions compris que quelque chose ne tournait pas rond chez lui. Nous voyions qu’il cherchait délibérément à renouer avec toutes les personnes qu’il avait blessées par le passé.

Durant le deuxième mois de maladie, il était devenu généreux. Il offrait systématiquement à boire (oui, chez nous, si tu veux rendre quelqu’un heureux, donne-lui des bières à boire !) dès qu’il voyait regroupés plusieurs voisins du quartier. Comme qui dirait, il essayait d’arranger son deuil. Vous avez bien lu. Il avait pris conscience du fait que la mort rôdait et voulait s’assurer qu’il sera pleuré de la plus belle des manières. Et il a réussi son coup. Nous l’avons pleuré.

La mort ne se soucie point des cœurs meurtris et des vies brisées

A l’annonce de la mort de Tintin, je me suis sentie irrésistiblement attirée vers son domicile. J’ai abandonné lessive et vaisselle pour aller consoler sa veuve, une dame gentille qui est tombée amoureuse d’un homme … (mon clavier a planté. Bon, je continue de rédiger mon article.) Je ne cessais de me demander : « et si c’était moi ? », « et si ça m’arrivait à moi ? »

Yves est décédé à 40 ans, en laissant cinq enfants, dont les 2 derniers ont 21 mois et 6 mois. La nouvelle Madame Tintin, arrivée il y a juste 3 ans le sauver de la solitude de son divorce, se retrouve veuve. Une femme dynamique qui a laissé tomber son boulot pour donner naissance à leurs deux enfants de 21 et 6 mois aujourd’hui.

Il y a 3 ans, nous avions eu du mal à nous habituer à elle, nous rappelant tout le temps la manière brute avec laquelle Yves avait fait partir son ancienne épouse, celle avec qui nous papotions à nos heures libres. Peu à peu, nous avions découvert une femme douce, jusqu’à reconnaître qu’elle avait amélioré la vie de son mari et des enfants de celui-ci.

Aujourd’hui meurtrie par la disparition de son mari, elle me raconte d’un ton désespéré ses dernières heures. La savoir brisée me fait mal. Je ne peux m’empêcher de me mettre à sa place.

J’ai pleuré Tintin, malgré moi. Mais, j’ai beaucoup pleuré.

Et si ça m’arrivait à moi ?

Un bébé et …à peine on s’est remise, un 2ème bébé… Pendant qu’on échange sur les derniers jours de Tintin, je constate que le bébé de 6 mois cherche de sa main le visage de sa mère. Je ne réalise pas tout de suite. Je n’ose surtout pas demander. Elle me le dit gentiment. Son bébé est aveugle depuis la naissance. Elle avait justement besoin d’argent pour le faire opérer. « C’est la maladie de Yves qui a fini l’argent que je comptais utiliser pour opérer l’enfant » : me dit-elle, en laissant couler une larme supplémentaire. En ce moment, je ne peux m’empêcher de me demander comment il a pu mourir en laissant son fils ainsi. Quel égoïsme de sa part d’avoir choisi de fuir ses problèmes au lieu de les résoudre !!! Sérieux, ce type a abandonné son épouse et ses enfants.

Je le détestais, mais il n’aurait pas du mourir

Tintin ne m’avait jamais dit le moindre mot, en 6 ans de voisinage. Mais il était un bon père, qui faisait des envieux. Il choyait tellement son unique fille de 5 ans que je me demande si elle va lui survivre. Je contiens à peine mes larmes devant les « papa est vraiment mort ? » de son fils aîné de 15 ans, s’adressant à leur oncle. Les « je veux voir papa » du cadet de 10 ans, m’obligent à me refugier derrière un des nombreux bâtiments de la demeure familiale, afin de laisser s’écraser sur ma joue une larme aussi grosse que la douleur que je ressens.

Notre voisin Bernard a aussi pleuré, lui qui est le plus pragmatique d’entre nous, toujours à nous rappeler que la mort existe et que nous devons apprendre à l’accepter. (Je vous parlerai de lui en détails un jour). Nous avons tous crié sur notre voisin Joseph qui a osé emmener le petit de 10 ans voir le cadavre de son père. Il s’est excusé en pleurant : « il ne m’a pas laissé le choix. Je n’ai pas pu le lui refuser. »

Au final, pourquoi ai-je si mal pour cet homme qui détestait tout le monde ?

Veuve Tintin a 33 ans. Elle a eu 2 enfants en 3 ans. J’ai 33 ans. J’ai eu 2 enfants en 3 ans. Tintin avait 40 ans et était robuste. Mon mari a 40 ans et est robuste. Comment puis-je ne pas m’identifier à cette femme que je ne côtoyais que depuis 3 ans ? Comment m’empêcher de penser que … NON ! Que ferais-je à sa place ? Survivrais-je à une mort prématurée de mon conjoint tant aimé ?

Finalement, j’ai arrêté d’y penser et de profiter des bons moments en famille. Cependant, mes émotions resurgissent de temps en temps car j’assiste, impuissante, à la souffrance de Veuve Tintin. Oui, je vous l’avoue, je préfère ne plus chercher à connaître son prénom. Je retiens qu’elle a vu sa vie gâchée par Tintin, cet homme que personne n’affectionnait.

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