Le jour où j’ai décidé d’aller voter

Une mère au foyer trouve toujours des prétextes pour ne pas sortir de la maison en laissant ses enfants tous seuls. Et même lorsqu’il s’agit de remplir ce devoir citoyen qu’est l’élection, elle préfère souvent trouver une raison pour se défiler, jusqu’au jour où elle a un soupçon de conscience.

J’avais longtemps pris l’habitude de regarder le processus électoral à la télé, mon bébé dans les bras, un coup d’œil sur ma fille aînée. Je dois rappeler qu’avant de devenir mère au foyer, j’avais souhaité aller aux élections, mais j’étais toujours trop jeune pour y participer. Bien sûr, je ne parle que de ce dont je me souviens hein, les grandes dates.

J’ai longtemps été observatrice avertie

1997 : élections législatives le 17 mai et élection présidentielle le 12 octobre. Je suis âgée de 12 ans et élève en classe de 4ème, je m’estime assez grande pour pouvoir voter. Hélas, il faut attendre 20 ans, la maturité politique au Cameroun.

2004 : élection présidentielle le 11 octobre. Je suis entrain d’achever ma préinscription en faculté de Droit à l’université de Douala. Je suis une grande fille désormais. Cependant, je n’ai que 19 ans et je ne peux toujours pas voter.

2011 : élection présidentielle le 9 octobre. Je suis âgée de 26 ans. Je me suis peu à peu remplie d’un sentiment de désintérêt pour la chose publique…Résultat : je ne suis pas allée voter.

Entretemps, je continue de m’informer sur le sujet de l’exercice du droit de vote. Je regarde autant de meetings politiques que possible à la télé, faute de ne pouvoir y assister.

Enfin, je vais voter aux élections

2013 : c’est mon année. Je sens au plus profond de moi que c’est mon année. Il fallait que je donne mon point de vue sur ces élections couplées municipales et législatives du 30 septembre.

Ce matin là lorsque je pars de la maison, je suis si déterminée à accomplir mon devoir citoyen que je n’ai pas remarqué que Madame Tchakounté souhaitait compter sur moi pour s’en sortir pendant le processus. Elle m’avait choisie comme son guide, moi l’ancienne intellectuelle désormais au foyer.  S’en suit alors une enrichissante conversation sur le chemin du bureau de vote.

Sur le chemin du bureau de vote

 Madame Tchakounté et moi. J’ai essayé de « traduire » pour vous ce qu’elle m’a dit.

  • Elle : tu sais que je ne sais pas lire, n’est-ce pas? J’ai assisté à plusieurs meetings de ces candidats en lice. Ils utilisent tous des gros mots qui ne me servent à rien. Je me demande lesquels d’entre eux me donneront la possibilité de continuer de nourrir mes enfants à coup préférentiel. C’est bien que certains d’entre eux aient pensé à nous donner un peu de quoi manger pour nous prouver qu’ils seront de bons travailleurs. Je ne me suis toujours pas décidée, mais je vais choisir parmi ceux qui nous ont distribué du riz, du maquereau, de l’huile et des moustiquaires imprégnées. Dis moi, combien de moustiquaires tu as obtenues en fin de compte?
  • Moi : j’en ai eu 3. Moi, il y a bien un parti politique qui m’intéresse depuis quelques années, même si les candidats qu’ils présentent ne me semblent pas très sérieux. Tu ne sais pas lire, comment sauras-tu reconnaître le bulletin de vote que tu devras mettre dans l’enveloppe?
  • Elle : pour cela ne t’inquiètes pas! J’ai quand-même mon coup de cœur. Les militants de ce parti nous ont appris à reconnaître leur bulletin. Il est blanc avec du feu dessus. Grâce à ce parti, j’ai pu nourrir ma famille pendant près de 2 semaines.
  • Moi : si tu connais déjà le choix que tu vas effectuer, pourquoi as-tu besoin de moi aujourd’hui?
  • Elle : je ne suis jamais allée à l’école. Mes enfants n’y vont pas, faute de moyens financiers. Je ne sais pas où se trouve le collège Marwin lieu de vote. En plus, j’ai appris que le jour des élections, il y a des forces de l’ordre pour assurer la sécurité. Je voudrais que tu me rassures car j’ai une peur bleue de ces gens là. Si nous y arrivons ensemble, je me sentirais moins mal.
  • Moi : ok, ma grande sœur, allons-y!

Devant le bureau de vote

Nous apercevons une longue file d’attente d’une centaine de personnes qui attendent leur tour pour pouvoir voter. Mme Tchakounté s’impatiente et décide de rentrer chez elle. En fin de compte, elle a déjà consommé les dons de son parti coup de cœur. Une voix de moins ne leur enlèvera rien. Et de toute façon, son parti au bulletin blanc avec du feu ne saura pas qu’elle n’a pas voté. Moi, j’attends fermement dans la file d’attente…

2 Commentaires

  1. Je n’ai jamais connu l’expérience du vote, chez j’ai vu des femmes voter pour quelques grammes de sels, cette année beaucoup de politiciens ont offert du thé, une chaine hi-fi, et des cd aux groupes de jeunes…mais bon, c’est un peu la même ambiance dans les pays au sud du Sahara! Lamentable

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